J’ai un public.
Une belle salle aux velours rouges et aux lustres en cristal. Pampilles et strapontins compris pour le même prix.
Tout le monde a appartements, ou maisons qui donnent sur rue, sur jardin, aussi sur cour. Mon appartement donne sur une salle de spectacle, côté public. Pas tout l’appartement, juste le grand salon et la chambre. C’est ça : deux pièces sur scène.
Tous les soirs lorsque je rentre ils sont là, assis, vautrés dans leurs fauteuils et attendent passivement que je donne tout ce que je peux donner. Je dis le soir, mais je crois qu’ils sont là aussi le matin, à midi, ils sont là tout le temps. Pas d’entracte. Spectacle non stop, show live, nu intégral. C’est usant.
A chaque fois que je rentre dans le salon je ne sais à quoi m’attendre. Le rideau peut être fermé. Ou grand ouvert. Souvent j’oublie, je m’installe, j’allume une cigarette, me sers un verre, me déshabille; le rideau s’ouvre, ils applaudissent. C’est gênant quand vous ramenez quelqu’un chez vous. C’est intimidant aussi. Même pour moi. Même avec le temps.
Parfois il n’y a rien. Le silence. Je suis soulagé, me dis que les ouvreuses sont en grève, que c’est mardi, que mon spectacle a été éreinté par la critique et que la salle est vide. Mais alors là, seulement là, je les entends respirer, j’entends les pages du programme, le clic des jumelles en nacre, les soupirs d’attente. « Enfin ! hurle une voie du poulailler, on attend depuis deux jours.» Je ne les vois pas, je n’ai droit qu’au projecteur, souvent aux flashes, parfois aux fleurs.
Avant-hier, en pleine nuit toutes les lampes de ma chambre se sont allumées. Je les ai entendus frapper dans leur main, crier Bravo ! Bravo ! Je dû improviser.
Quand je lui ai dit je t’aime, ils ont ri.
Quand il est parti ils ont applaudi.
Elle, ils ne l’ont pas aimé. Elle n’a eu qu’une scène. Muette.
Quand il est parti ils ont applaudi.
Elle, ils ne l’ont pas aimé. Elle n’a eu qu’une scène. Muette.
Quand je baise ils papotent.
Quand je pense, ils me disent « plus fort ! »
Quand je pense, ils me disent « plus fort ! »
J’habite seul avec le temps dans un très bel appartement, rue Malabar. J’ai pour me tenir compagnie quelques amis et un public. C’est lourd un public. Ça peut être con un public vous savez. Un mot de travers, un soupir déplacé, un baiser sans chaleur, une partouze mal ficelée et fusent les sifflets. C’est dur un public. Il faut tout gérer, tout réfléchir, tout répéter, choisir le costume adéquat, des décors sobres mais intéressants, les personnages secondaires, gérer les entrées, les sorties, trouver les bonnes répliques, ne pas faire dans le vaudeville, ni dans le drame bobo estampillé Libé. Je n’ai pas de souffleur.
Je suis épuisé.
Je ne suis jamais moi.
Chez moi.
Alors je suis tout le temps dehors.
Je ne suis jamais moi.
Chez moi.
Alors je suis tout le temps dehors.





































































